Frédéric Benrath: Une oeuvre

7 December 2019 - 29 January 2020

De 1954, date de sa première exposition à Paris, à 2007, année de sa disparition, le travail de Frédéric Benrath trouve ses sources auprès du romantisme allemand puis évolue vers un dépouillement de plus en plus prononcé. Parti de la représentation de formes insaisissables (malstroms, nuages,vapeurs…) qu’un critique qualifia à l’époque de nuagiste, l’artiste élimina peu à peu de son travail tout signe, toute trace de geste, toute matière pour en venir à de quasi-monochromes où la couleur, subtilement modulée, s’élève et se dissout, dans un espace sans limites. Plus d’image, source de bruit, sinon la lumière et le silence. Devant ces grandes toiles méditatives, le spectateur éprouve une sensation proche du vertige. Frédéric Benrath peindrait-il l’inaccessible,l’irreprésentable, le grand fond indifférencié de l’invisible ?

 

Avec les oeuvres de cette période, au rythme tourbillonnant, au graphisme acéré, aux couleurs puissantes, F. Benrath nous entraine au coeur d’une tempête romantique que rien ne semble pouvoir apaiser et qui entraine tout sur son passage.

Univers de masses en mouvement, nous participons au chaos originel, au moment où terre, mer, eau, feu ne sont pas distincts les uns des autres, où les éléments s’affrontent dans le bruit et la fureur.

 

Poursuivant le chemin ouvert par Turner, il s’agit d’un combat de l’ombre et de la lumière dans un monde sans limite. Deux ou trois zones se partagent généralement l’espace de la toile, un espace noir dans la partie inférieure d’où émerge souvent une forme en gestation, un espace lumineux au centre ou dans la partie supérieure. espacesouffle2 Cette lumière émerge des profondeurs car, nous dit F. Benrath, au départ j’inonde la toile d’une couleur initiale qui noie l’ensemble, mais quelque chose monte du fond et tourne à la surface. Son but sera toujours de faire venir la lumière de l’intérieur du tableau et non pas de l’extérieur par l’ajout de tons plus clairs comme dans la peinture classique. Désormais le clair et l’obscur, l’ombre et la lumière, vont se disputer l’espace.

 

1965-1970 : L’exploration de l’air

 

Dans les séries qui marquent cette période le feu du ciel, l’errance et le retour, des noeuds incandescents tentent de se dégager d’un réseau de lignes pour accéder à un univers lumineux, tantôt ocre, explorationair1 tantôt blanc qui flambe dans la partie supérieure de la toile. Dans le centre de plusieurs oeuvres de la série L’errance et le retour le feu jaillit d’un noeud de brindilles portées à incandescence, sorte de météorites qui déchirent l’espace sombre de leur masse. Cette tension provoque une fascination sur le spectateur, une douleur qui s’adresse directement aux sens. L’artiste nous fait passer directement de la sensation à l’image. Il ne nomme pas avant de faire, il immobilise la sensation avant le verbe.

 

1970-1980 : L’éclat du gris

 

Cette période marque une rupture dans l’oeuvre de l’artiste qui renonce à toute écriture, à tout chromatisme traditionnel pour laisser la couleur fluide prendre possession de l’espace entier de la toile. Ses couleurs ne sont jamais pures. C’est de leur confrontation, de leur rupture que naît le combat de la clarté et de l’ombre. eclatgris2 Pour lui le gris peut être le lieu de toutes les germinations, de tous les possibles. Ces univers en constante métamorphose se mélangent et font accéder le spectateur à un monde inconnu, à un au-delà de la vision. Les titres des séries ou des tableaux de cette période parlent d’eux-mêmes. Ce sont Les déserts d’eau, Ce qui reste du ciel, Le corps de l’ombre, Dedans, axe, plis d’espace.

 

1980-1990 : Les jardins du vide

 

Benrath ne peint ni le volcan, ni le ciel ou les eaux, mais le fond, le tréfond, l’abîme. Il se vide et fait le vide, contemple et donne à voir jardinsvide2 nous dit Jean Noël Vuarnet qui avait présenté cette série en 1981 à la FIAC, galerie Daniel Gervis. Dans les toiles de cette période toute allusion au monde extérieur disparaît pour laisser place à de grands espaces vacants et silencieux où le regard flotte. Seule, parfois, une ligne d’horizon placée très haut indique toujours cet au-delà inaccessible. La terre, l’eau, le feu, l’air se transforment en d’impalpables buées pour devenir lumière aérienne, souterraine ou aqueuse. Le spectateur bascule dans un univers dématérialisé, sans limite et dans lequel il a la tentation de se fondre.

 

En ajoutant l’adjectif possessif mes à archipels, groupe d’îles à la fois semblables et différentes, l’artiste désigne son propre espace intérieur et un travail plus ou moins éclaté qui forme cependant un tout.

 

Ce titre – avoue-t-il – va bien au-delà de la série et englobe toute l’oeuvre. Les tableaux de cette période deviennent des murs immatériels où se tissent les roses et les gris, les oranges et les jaunes, les rouges et les verts, les noirs et les bleus et qui se dissolvent lentement dans un domaine non défini, espace sans signe, où la ligne d’horizon demeure le plus souvent placée très haut.

 

Le dépouillement progressif auquel nous assistons depuis le début de son travail franchit une étape cruciale. Les tableaux, souvent assemblés en diptyques, triptyques ou polyptyques deviennent de grands quasi monochromes silencieux. L’horizon a disparu ; il est parfois remplacé par une ligne estampée dans la couleur.

 

Le chromatisme des oeuvres fait penser tantôt à l’austérité d’un Philippe de Champaigne tantôt à la hardiesse du Pérugin, deux artistes qui ont su peindre des oeuvres dont l’atmosphère a particulièrement touché Frédéric Benrath.

 

Au sujet de la couleur, qui tend à devenir l’unique sujet de ses tableaux, l’artiste s’exprime ainsi : Il y a un au-delà de la couleur qui rend unique son intensité, sa vibration, sa charge émotionnelle et sa terrible solitude.

 

En donnant le titre d’un quatuor à cordes d’Henri Dutilleux à l’une de ses dernières séries Frédéric Benrath signifiait l’importance qu’avait pour lui la musique contemporaine. Ce qui m’intéresse dans cette musique disait-il c’est la façon dont elle est conçue, dont elle se déploie, dont elle occupe l’espace. C’est le temps.

 

Quel qu’en soit le format, les derniers tableaux de Benrath, dépouillés à l’extrême, à la limite du monochrome, condensent l’infini de l’espace et du temps. Son travail sur la couleur atteint alors une miraculeuse transcendance. Sa façon de l’utiliser est, disait-il proche de celle dont la musique contemporaine fait entendre la dissonance, car si en apparence mes tableaux ont une dominante chromatique, l’emploi que je fais de la couleur, son détournement, sa perturbation, la plonge dans la dissonance.

 

Jusqu’au dernier tableau, telle une musique en expansion (expression qu’il utilisait pour qualifier celle de son ami Pierre Boulez), son oeuvre possède une force qui se déploie bien au-delà des limites de la toile.

 

La préoccupation essentielle de ce travail sur la couleur et la lumière qui sous-tend toute l’oeuvre de Frédéric Benrath et lui donne son homogénéité est non pas la recherche d’un équilibre entre l’ombre et la lumière mais celui de leur incessant affrontement.

 

Régine Lissarrague